jeudi, février 05, 2015

Corrigé : "Faut-il avoir peur de la technique ?"

Faut-il avoir peur de la technique ?






La peur de la technique se présente comme un paradoxe : comment un objet créée par les hommes pour accroître leur capacité à agir sur le monde - et donc leur maîtrise de leur environnement, pourrait-il susciter la peur ? Comment cela même qui est conçu comme un appui, sinon un prolongement du corps humain (cf. par ex. le téléphone qui littéralement “transporte la voix”) pourrait être vu comme une menace ? Qu’est-ce qui dans la technique peut provoquer un sentiment de peur ? A quelle condition cette peur peut-elle revêtir une légitimité, voire une utilité ?


I - Une peur de l’objet technique qui apparaît comme irrationnelle

1/ La peur de la technique comme peur de l’inconnu
Une première analyse nous permet de retrouver dans la peur de la technique les caractéristiques à l’œuvre dans la peur en général : l’objet technique peut nous apparaître immaîtrisable et donc imprévisible, il nous projette dans un inconnu et nous confronte à notre propre vulnérabilité. Le roman mythique de Marie Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, qui raconte l’histoire d’une créature s’émancipant de son créateur, fournit une bonne illustration de la peur face à l’objet initialement technique (la créature est créée par un scientifique en vue d’une fin) qui, échappant à toute maîtrise, nous devient étranger et nous menace.
Pourquoi l’objet technique nous fait-il alors peur ? Il peut n’être pas maîtrisé parce qu’il n’est pas totalement abouti. On pense par exemple à la chanson burlesque de Boris Vian narrant la construction laborieuse d’une bombe atomique :  “il y a quelque chose qui cloche là dedans, j’y retourne immédiatement”. Mais l’appréhension peut également naître de ce que l’objet technique nous demande de nous adapter, de changer nos modes de pensée, de vie : il nous déstabilise, nous fait perdre nos repères. On pense par exemple à l’appréhension face à Internet ou aux réseaux sociaux.
Dans tous les cas il semble qu’il y ait l’idée d’une certaine dénaturation. C’est à dire d’un changement radical - un changement dans la nature même - de ce qui nous paraît naturel, c’est à dire prévu / voulu par la nature pour nous (on peut reprendre l’exemple des réseaux sociaux qu’on oppose à la convivialité traditionnelle, ou des débats suscités par les questions de la procréation médicalement assistée...)

2/ La peur comme revers de l’émancipation permise par la technique ?


C’était déjà suggéré dans le mythe de Prométhée : la technique est apportée aux hommes à la suite d’un vol. Elle est prise aux dieux de façon illégitime. Et finalement c’est notre liberté tout entière qui est marquée du sceau de l’angoisse et de l’illégitimité : avons-nous vraiment le droit de faire ce que nous faisons, sans nous soucier de ce que la nature semble avoir voulu pour nous, en allant même jusqu’à défier “les lois de la nature” ?

On se doit toutefois d’interroger les justifications réelles de cette peur. Avoir peur de sa propre liberté, n’est-ce pas s’enfermer dans un certain confort et ne pas mesurer à quel point la destination naturelle de la technique, depuis les origines, est précisément l’émancipation des contraintes naturelles ?

3/ Une peur irrationnelle et donc illégitime


Cette peur pourrait trouver une raison d’être si l’objet technique était inconnu en lui-même. S’il était objectivement inconnu. Or il ne l’est pas. Il peut être parfois inconnu mais jamais inconnaissable. La bombe de la chanson de Vian pourrait être maîtrisée. Les effets des ondes de téléphones portables parfaitement analysés.  La peur apparaît alors comme un défaut de connaissance, qui peut et doit être surmonté. Elle est de l’ordre de la superstition. Elle évoque cette ancienne légende selon laquelle des tribus indigènes refusaient de se laisser photographier de crainte qu’on ne leur vole leur âme. C’est pourquoi la peur de la technique laisse plutôt apparaître quelque chose qui est de l’ordre de la phobie, c’est à dire de l’irrationnel et de l’immaîtrisé. Ce n’est pas l’objet qui est immaîtrisé, mais notre propre rapport à lui. C’est donc ici moins la peur de la technique dont il est question, mais la peur du changement, de l’évolution, du progrès… qui est toute autre.

II- La peur devrait nous alerter sur les conséquences potentielles d’un monde devenu technique


1/ Des objets de peur que nous ne voyons pas  


Si la peur apparaît de peu d’utilité face à ce que nous voyons (objet : littéralement ce qui est jeté devant), ne pourrait-elle pas apparaître comme un bon moyen de nous alerter sur les menaces potentielles que nous ne voyons pas ? De nous pousser à objectiver ce qui n’est pas encore un objet (de préoccupation) mais qui devrait l’être ? De tels objets ne manquent pas et pourtant nous ne nous préoccupons pas ou peu. On peut en relever de trois types :  les atteintes à l’environnement; les mutations du travail; les questions liées à la bio éthique. Environnement : c’est par exemple la disparition d’un grand nombre d’espèces animales mettant en question la biodiversité et menaçant donc à terme l’ensemble de l’écosystème. On estime que le rythme actuel de disparition des espèces vivantes est de 100 à 1000 fois supérieur qu’à l’âge paléolithique. Le travail : les mutations du travail liées à l’essor de la société industrielle ont transformé profondément la nature du travail humain. Les questions relatives à la bioéthique : elles touchent l’humain au plus intime, la technique permettant de vivre et évoluer d’une manière qui semble contredire les modèles paraissant “naturels” : les limites sans cesse repoussées des capacités du corps humain, de la durée de vie etc.

2/ La peur au service d’une prise de conscience


Aujourd’hui la majeure partie de notre énergie est consacrée à résoudre des problèmes posés non par la nature mais par la technique elle-même. Nous nous posons des questions à partir de la technique mais nous ne questionnons pas la technique elle-même. La technique apparaît alors souvent comme un voile, sinon un refuge, voire, pour employer une métaphore, comme un “cocon”. Elle semble absorber toute énergie disponible. Notre environnement n’est plus naturel mais technique. Et notre travail n’a plus pour but de maîtriser la nature mais bien de… trouver des solutions à des problèmes techniques, autrement dit à des problèmes causés par la technique. Il y aurait alors une fonction à assigner à la peur, celle justement de déchirer le voile. De retrouver la nature derrière la technique, de susciter une prise de conscience, de mettre la conscience en alerte face à ce qui la menace réellement mais que pourtant elle ne voit pas. Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion en appelle ainsi à un supplément d’âme pour compenser l’immense supplément de corps apporté à l’homme par la technique. Provoquer la peur pourrait-il être le moyen d’inciter l’humanité à se doter d’un tel supplément ? C’est en cela que Hans Jonas dans Le principe de responsabilité parle d’une heuristique de la peur : la peur comme moyen de repérer des menaces afin ensuite de les déjouer de façon rationnelle.

3/ Une peur salutaire ?


La peur de la technique entendue en ce sens pourrait bien s’avérer utile, voire salutaire. Mais elle ne va pas elle-même sans poser de question. D’abord sur les effets non maîtrisés qu’elle risque de produire. La peur est un sentiment irrationnel et donc par définition ses effets sont difficilement prévisibles et donc maîtrisables. Comment s’assurer de la limite qui sépare la vigilance légitime de la phobie ? L’exemple des polémiques autour de la nocivité des ondes des portables montre bien à quel point le dialogue de sourds peut s’installer entre les déclarations rassurantes des scientifiques et la persistance des appréhensions du public. Le débat autour du principe de précaution fournit une autre illustration : comment trouver l’équilibre entre quête légitime de progrès et prudence quant aux implications de ces progrès ? Ne risque-t-on pas, en voulant trop favoriser la seconde, de briser le ressort de la première ?


Plus radicalement, on peut s’interroger sur les finalités d’une telle peur : n’est-ce pas plus profondément la pensée technique elle-même qu’il faut questionner avant même de considérer ses effets ?

III- La réflexion sur la technique en tant que mode de pensée

1/ Susciter la peur pour éveiller les conscience, cela relève encore de la technique


Chercher à “se faire peur”, autrement dit combattre une passion (notre indolence, notre inertie, notre incapacité à pouvoir envisager de renoncer au confort offert par notre environnement technique) à l’aide d’une passion contraire, c’est employer une “technique” ancienne (cf. David Hume : seule une passion peut combattre une autre passion). Or l’instrumentalisation de la nature en vue de la réalisation de fins humaines c’est précisément ce qui caractérise la pensée technique. Comment ne pas donner raison au courant transhumaniste, apparu aux Etats-Unis dans les années 1960, qui promeut le dépassement sans complexe des limites pseudo naturelles de l’être humain (par la robotique, les nanotechnologies, la génétique, la chirurgie esthétique…) lorsqu’il souligne que les biotechnologies ne sont que la continuation naturelle de l’évolution la technique. Entre la lunette et l’oeil bionique, il n’y aurait qu’une différence de degré, et non de nature. Autrement dit encore il y aurait un continuum entre la lunette qui est le prolongement de l’oeil et l’oeil bionique qui serait un prolongement de la lunette. Dès lors la peur de la technique pourrait certes se donner pour objectif de ralentir le processus, mais dès lors que les progrès techniques demeurent sur la même ligne d’évolution, ne serait-ce pas cette évolution tout entière qu’il y aurait lieu de questionner ?

2/ Interroger la pensée technique elle-même : un projet qui exige davantage qu’une peur


C’est à un tel questionnement qu’invite Martin Heidegger. Maîtriser la technique, cela signifie qu’il y a lieu d’abord d’en comprendre les ressorts intimes. Pour Heidegger la technique moderne “ne se résume pas à la mise en œuvre de procédés pour obtenir un résultat déterminé” (sens trivial actuel) ; en son essence la technique est “un dévoilement” en vertu duquel, “la nature est mise en demeure de livrer une énergie”. La technique est parallèle à l'universalisation de la pensée calculatrice “qui planifie tout ce qui est.. qui bien avant le machinisme a conçu la nature comme un vaste mécanisme. C'est cette volonté de calculabilité universelle, y compris sur l'humain, que Heidegger va explorer sous le nom de ”nihilisme” dans son cours sur Nietzsche dont il fait commencer le règne avec la naissance de la métaphysique. Jacques Taminiaux dans L'essence vraie de la technique fait un bref résumé de l'histoire de la métaphysique. Dans une étape ultime, l'époque moderne de la technique, Heidegger dessine un homme, bien moins maître de lui, mis en demeure par le Gestell, traduit difficilement par Dispositif, ou “déferlement de la technique”. Jacques Taminiaux constate : “Bien plutôt, il est lui-même, mis en demeure par le gestell, défié par celui-ci, comme par un appel qui ne cesse de lui demander des comptes et de lui intimer d'aborder tout ce qui est, comme un fonds sommé de donner ses raisons” et il conclut  “s'il en va bien ainsi, combien naïves les conceptions qui réclament que l'homme reprenne en main la technique ou lui ajoute un supplément d'âme.”

3/ L’aporie Heideggerienne


“Seul un dieu pourra nous sauver”, estime le philosophe dans une interview accordée au quotidien Allemand Der Spiegel en septembre 1966 : ce qui ressemble en définitive à un constat d’échec. Si l’on peut souscrire à l’injonction d’objectiver la pensée technique afin de mieux la comprendre, l’anti-humanisme revendiqué par le philosophe peut laisser songeur : car si l’on considère que la pensée technique n’a plus de dehors, autrement dit qu’elle n’a plus les moyens de trouver en dehors d’elle une solution aux problèmes qu’elle pose, alors on comprend mal ce qui, pour le philosophe, serait encore à sauver. Et l’on peut se demander si, plus que la peur de la technique, ce n’est pas la peur de l’homme lui-même et de sa liberté qui pousse le philosophe à un tel renoncement. “Il n’y a que deux choses à ôter chez l’homme”, semble lui répondre Epictète : “la présomption et la défiance”. Les progrès de l’éducation, de la délibération, la lente mise en confiance sur ses propres capacités d’évolution, favorisée elle aussi par l’essor de technologies de diffusion de l’information, ne sont-ils pas autant de signes qu’un réaiguillage reste possible ?

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